« J’aime bien les histoires drôles et tristes à la fois, comme dans les films italiens des années 60. Mais dans la musique il ne faut jamais faire de pathos. Alors je fais rire et pleurer à la fois, toujours sur la frontière. Je suis un mauvais poète, mais un bon musi- cien. » (Camille Bazbaz)
Ça se passe dans le premier titre de « La Chose », cinquième album signé Camille Bazbaz. La chanson s’intitule « Insectes ». Au premier degré, c’est une pop song aimable, un morceau qui se siffle. Arran- gements de cuivre fastueux comme chez Curtis Mayfield, rythmiques délicatement reggae, piano recrachant l’école pop de Liverpool, année 1967. Sauf que voilà, sous le costume pop, il plane un nuage de ca- fard. Une sensation punk.
Qu’entend-on dans « Insectes » ? « Je suis une enfance de mouche. Je suis une violence qui pleure et qui louche. Et même si j’ai tort, je crache sur la mort.» Camille Bazbaz est un performer et crooner de premier plan. Une bête de live nominée aux Victoires de la musique dans la catégorie « Révélation scénique ».
Passons maintenant au doux-amer, au refus de marcher droit. Bazbaz est, aus- si et surtout, le genre de type qui refuse de se laisser enfermer dans ces boîtes hermétiques qu’a inventé l’industrie du disque pour tuer dans l’œuf toute dé- viance. Quand on l’interroge sur son métier de musicien, le garçon hirsute et mal rasé, vous fixe avec l’œil noir : « Je me fais mal quand j’écris, mais je prend mon pied aussi ! » Un angoissé, un outsider qui a pris le temps d’enrober sa rage et ses doutes dans une musique soyeuse.
Bazbaz est un des rares artistes d’ici à revendiquer un héritage métis. Il butine la soul des années Stax, en mettant bien en avant le potentiel mélancolique de cette école d’écriture. Pour l’album « Le Bonheur Fantôme », sorti en 2007, Camille Bazbaz va même réaliser le rêve de tout fan érudit de Serge Gainsbourg. Pour cela il plonge ses chansons dans le reggae de Kingston en compagnie du batteur Sly Dunbar, du bassiste Robbie Shakespeare et du guitariste Earl Smith.
Au nom de cet équilibre instable Bazbaz est devenu un insaisissable dans le pay- sage hexagonal : disque d’or pour l’album « Sur le bout de la langue » (2004) et com- positeur attitré des bandes originales des films signés Pierre Salvadori. Pour autant ce franco libanais reste un petit punk indocile jusque dans les tréfonds de son âme. Déjà, le garçon a fait ses premières armes au sein de la très enragée fraction alternative du
rock français, avec Le Cri de la mouche d’abord, puis en compagnie des énervés Les Satellites. Cet apprentissage à la marge continuera à le marquer au fer rouge. Tout comme cette collaboration avec la moitié de Suprême NTM, JoeyStarr, qui pose des lyrics rap fiévreux sur, « Dubadelik » (1996), le premier album solo de Camille Bazbaz.
Les 11 titres de « La Chose » confirment l’impression ténébreuse. Ils disent que l’amour peut être une souffrance. Ils parlent de sexe avec crudité et poésie. Ce disque balance des constats amoureux glaçants. Tout ça est jeté au ciel avec la désinvolture des dandys qui savent bien qu’on meurt plus souvent à l’amour qu’à la guerre. Mine de rien, il y a du Bashung dans cette façon de faire passer le spleen et la violence en contrebande, planqués derrière les mélodies.